Le détatouage par destruction chimique: Le retour d’une méthode du XIXème siècle…

 

Dans un billet précédent, nous avions abordé le problème des crèmes de détouage, disponibles sur internet et qui sont au mieux toxiques pour le porte-monnaie, au pire responsable d’allergies de contact et parfois de brûlures chimiques.

Dans ce billet, nous allons aborder le problème de certaines techniques de détatouage du XIXème siècle qui connaissent un véritable revival depuis le début des années 2000. La destruction chimique ainsi que la mobilisation dans le derme des «particules colorées» sont en vogue à la fin du XIXème siècle. Un grand nombre de procédés a été publié, tous entrainant la « nécrose des tissus colorés » avec un modus operandi commun puisqu’il s’agit d’introduire avec des aiguilles à travers l’épiderme (donc de tatouer !) différents produits caustiques comme le « bioxalate de potasse » dans la méthode du Dr Jullien, « une solution de chlorure de zinc à 30 pour 40 d’eau » dans la méthode du Dr Brault (1901) ou 20% de sel ordinaire dissous dans de l’acide oxalique chez le Dr Martin (1900)… Le Dr Brunet, a développé lui une méthode qui « fait tomber l’épiderme par un vésicatoire à l’ammoniaque puis passe à plusieurs reprises le nitrate d’argent sur les lignes du tatouage ».

Les conséquences de ces méthodes sont imaginables : une « inflammation », une « escarrification des parties tatouées » ou une « nécrose » tissulaire suivi d’un processus cicatriciel de plus ou moins bonne qualité.

Bruno C. Tatoués, qui êtes-vous…? Editions de Feynerolles, Bruxelles, 1974

Kluger N. Le détatouage à l’aube du XXè siècle. Ann Dermatol Venereol 2010 Aug-Sep;137(8-9):582-4. 

 

La méthode du Dr Variot (1888)

La méthode de destruction chimique la plus connue reste probablement celle du Dr Variot. Gaston Variot est un pédiatre plus connu pour ses travaux dans le domaine de la puériculture, mais il a également travaillé sur les tatouages à l’époque où il exerçait à l’infirmerie centrale des prisons de Paris. Il publie en 1888 un procédé « assez simple et assez précis », bien toléré et sans complication. Il s’agit d’appliquer sur la peau tatouée une solution concentrée de tannin ; puis à l’aide d’un jeu d’aiguilles de faire des piqûres serrées sur toute la surface de peau à décolorer, introduisant ainsi le tannin dans le derme (où se trouve le tatouage). Dans un seconde temps, il passe fortement un crayon de nitrate d’argent. Très rapidement, le tatouage devient noir avec formation chimique de tannate d’argent. D’après Variot, le procédé est peu douloureux, suivie d’une réaction inflammatoire modérée et transitoire puis du développement « d’eschare mince, très adhérente » qui « se détache spontanément » au bout de deux semaines environ. Le résultat esthétique est bon selon Variot. Ce dernier a testé sur des prisonniers de la Santé. Cependant, Variot décrit n’être « arrivé à appliquer ce procédé si commode qu’après bien des tâtonnements » et il n’est pas possible de savoir combien d’échecs et de complications sont survenues avant que Variot ne trouve la bonne méthode. On apprend cependant que les tatouages à « l’acide acétique » et à « l’oxalate acide de potasse, avec une solution concentrée de nitrate d’argent au dixième ou vingtième » sont mal tolérés, douloureux et responsables d’ « eschares trop superficiels ».

Variot G. Nouveau procédé de destruction des tatouages. Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris 1888; 11: 480-483.

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Gaston Variot, fondateur de la puériculture, et aussi inventeur de la méthode éponyme de détatouage

L’e-raze®, skinial®, magicpen® etc… ou comment faire du neuf avec du vieux…

Depuis une dizaine d’années, des compagnies, surfant sur le boom du marché du détatouage, ont « redécouvert » ces méthodes et se sont mis à développer des procédés de destruction/extraction chimique à l’image de celle du Dr Variot, à savoir l’injection de divers produits dans le derme pour stimuler une réaction et l’explusion des encres. A ma connaissance, la première a été l’e-raze® (dévoloppée par Rejuvi Laboratory en Calfornie) qui a même fait l’objet d’une publication par son auteur en 2001.

http:/www.e-raze.com

Cheng W. A non-laser method to reverse permanent makeup and tattoos. Cosmet Dermatol 2001;14:47–50.

Depuis d’autres produits , avec par exemple l’injection d’acide lactique dans la peau, ont été développé, comme par exemple skinial, qui semble-t-il est disponible en France.

http://fr.skinial.com ; http://fr.skinial.com/resultats-avant-et-apres/

Alors pour les résultats avant – après, comme vous le voyez il y a bien une réaction escharotique nécrotique après injection du produit. On retrouve les classiques photos de qualité médiocre, surexposées et non reproductibles.

Mention spéciale pour ces deux produits/ le magic pen et le tatt2away… car ces deux procédés concurrents ont pour origine le même produit !

https://medicaldevices-bg.com/therapy-devices/magic-pen/

http://tatt2away.com

Et comme toujours, pour toutes ces techniques, il n’existe aucune publication scientifique sur l ‘efficacité ou l’innocuité de ces produits dans le détatouage, que ce soit seuls ou dans des études les comparant à un traitement standard par laser de détatouage.

 

Est-ce que ça marche au final ou pas ?

Il ne fait pas de doute que cette technique marche. Il s’agit d’une technique d’escarrification de l’épiderme et du derme tatoué qui aboutit à l’expulsion des pigments. Les vraies questions sont: quelle est leur efficacité réelle et quels sont les risques pour le client ?

Il ne faut pas oublier que quand Variot et d’autres développent ces techniques, ils n’ont rien d’autre. De plus, nous n’avons pas vraiment d’images des résultats finaux et de l’acceptabilité esthétique des résultats. On imagine bien qu’à l’époque les patients détatoués accepteraient plus facilement une cicatrice en l’absence d’alternative. Enfin n’oublions pas que les tatouages que traitent Variot n’ont rien à voir avec les tatouages professionnels actuels ! Il s’agit de tatouages de prisonniers, de tatouages amateurs faits sans dermographe … et qui, d’ailleurs, partent habituellement pose peu de problèmes par laser. De plus, comme le mentionnent aussi bien Variot au XIXème siècle que l’inventeur de l’e-raze, le traitement a des bons résultats avec des « mains expérimentées » ! Bref on peut imaginer que cette technique peut peut être avoir une place dans de petits tatouages amateurs (genre mort aux vaches !) mais pour un tatouage professionnel étendu, je doute…

De plus, plusieurs cas de complications cicatricielles ont été décrites dans le littérature suite à l’usage de l’e-raze.

Veysey E, Downs AMR. Adverse side-effects following attempted removal of tattoos using a non-laser method. Br J Dermatol 2004; 150: 770–771.

Snelling A, Ball E, Adams T. Full thickness skin loss following chemical tattoo removal. Burns. 2006;32:387-388.  

Un cas de complication cicatricielle après usage d’un produit à base d’acide lactique pour détatouage a déjà été rapporté en 2015

Wollina U. Depigmentation and hypertrophic scars after application of a fluid lactic acid tattoo eraser. Wien Med Wochenschr. 2015 May;165(9-10):195-8.

 

Quel est la qualification officielle de ces produits ?

Il s’agit la du vrai problème. Honnêtement, je n’en sais rien. Ces procédés ne sont pas des médicaments, mais ils sont utilisés pour corriger les tatouages. S’agit-il de dispositifs médicaux et, dans ce cas, il y a un cahier des charges à respecter. Qui donnent les autorisations d’utilisation de ces produits et dans quelle indication ? Qui doit pratiquer ?est-ce au tatoueur (après lui sait tatouer, mais n’est pas médecin) ? à l’esthéticienne ? au médecin seul de disposer de ces produits (après tout ces techniques sont d’authentiques traitements développés par des médecins) ?

http://ansm.sante.fr/Produits-de-sante/Dispositifs-medicaux

De la même façon qu’une législation est cours pour les tatouages, il est temps pour le législateur de s’interesser à ce problème et de réguler ces produits, qui au final doivent respecter le même cahier des charges que les encres de tatouage, puisqu’il s’agit d’un tatouage de produits chimiques dans le derme.

Comme St Thomas d’Aquin, je ne crois que ce que je vois. Je ne saurais que conseiller d’en rester aux méthodes « traditionnelles » de détatouage, dans l’attente de preuves d’efficacité de ces produits et au risque de garder des cicatrices post-traitement.

 

Conflits d’interêt: pour être clair, je ne pratique aucun acte de détatouage à ce jour qu’il soit chirurgical ou par laser

Non, il n’y a (toujours) pas de crème (miracle) de détatouage à ce jour…

La nécessité de développer des procédés efficaces de détatouage s’est naturellement très rapidement imposée dès l’Antiquité. Les premiers témoignages de détatouage remontent vers le VIème siècle après JC, via un médecin grec, Aetius, qui décrit un procédé de salabrasion.

Dans un tatouage, les pigments et autres colorants qui donnent leur permanence aux tatouages sont localisés dans le derme, sous la couche de l’épiderme. Il apparait vite évident qu’un détatouage ne peut se faire sans des conséquences esthétiques et sans altérer la peau. Les difficultés techniques et les conséquences esthétiques étaient déjà connues au XIXème siècle. Ainsi, Variot et Morau écrivent en 1887 : « Le siège intradermique de la matière colorante rend parfaitement compte des tentatives infructueuses qui sont faites à l’aide de différents agents pour faire disparaître les tatouages. Un tatouage ne pourra donc être détruit qu’à la condition que toute la proportion dans laquelle il est situé soit détruite également ».

Variot G, Morau H. Etude microscopique et expérimentale sur les tatouages européens. Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 1887; 10: 730-736.

Ainsi, seules 3 possibilités s’offrent aux médecins: 1) l’exérèse complète du tatouage (et de la peau tatouée) par chirurgie traditionnelle, 2) la destruction de l’épiderme afin de mettre le derme à nu (et donc le tatouage et les pigments): ce sont les techniques de destruction thermique par la chaleur, dermabrasion à la meule, de la salabrasion, mais aussi les techniques d’extraction chimique par injection de produits caustiques dans la peau tatouée et 3) la stimulation de l’élimination de pigments dans le derme par l’organisme lui-même.

De nos jours, seules deux techniques de détatouage sont principalement utilisées

1) l’exérèse chirurgicale de la peau tatouée

Il s’agit d’une technique radicale, efficace à 100%, mais au prix d’une cicatrice. Elle n’est adaptée que sur des petits tatouages sur des zones de peau suffisamment taxes. Parfois, certains patients motivés acceptent des chirurgies en plusieurs temps.

Certains proposent également un shaving au dermatome. Le chirurgien pèle la peau à la manière de fines tranches de jambons (sous anesthésie évidemment), jusqu’à atteindre le tatouage et favoriser l’expulsion des pigments via la plaie ouverte.

2) le détatouage laser (type Q-switched nanosecondes et les nouveaux lasers picosecondes, plus rarement les lasers CO2).  Le détatouage laser est efficace, mais dont l’efficacité à 100% n’est pas garantie; traitement long, avec des séances qui peuvent être douloureuses et avec un certain coût.

Les techniques de salabrasion et de dermabrasion ont été abandonnées en raison des cicatrices. Quant aux techniques d’application ou d’injection de produits caustiques dans la peau, elles étaient en vogue au XIXème siècle et ont perduré jusque dans les années 90. Le laser de détatouage s’est placé comme la première méthode de détatouage. Pour ces dernières techniques, nous y reviendrons dans un prochain billet.

Il n’existe donc pas à ce jour de méthodes de détatouage qui soit à la fois rapide, efficace, peu cher et sans effets indésirables.

 

La crème miracle n’existe (toujours) pas !

Malheureusement Internet a vu se développer un marché parallèle de crèmes de détatouage exploitant la naïveté (et le porte-monnaie) de certains…

Reprenons: pour qu’une hypothétique crème de détatouage puisse marcher, il faudrait que le produit actif contenu dans la crème (ou la pommade) appliquée sur la peau soit : 1) absorbée par l’épiderme, 2) traverse la membrane basale (ou jonction derme-épidermique), 3) arrive intacte et toujours dans le derme, 4) ait une action sur les pigments du tatouage qui sont soit contenu dans les cellules macrophagiques, soit dans des cellules dites fibroblastes et mais aussi parfois libres entre les espaces de collagène. Cette crème devrait stimuler l’immunité à « manger » du pigment ou à favoriser sa destruction in situ et tout celà SANS EFFET SECONDAIRE s’il vous plait.

Alors évidemment, il ne suffit pas d’appliquer la crème.  On vous explique qu’il faut réaliser une exfoliation avec une éponge ou un dispositif électrique (bref décaper l’épiderme pour faire pénétrer la crème… on en revient donc à la nécessité de faire sauter l’épiderme). Pour mémoire, Alexandre Lasagne médecin Lyonnais du XIXème avait rapporté d’excellents résultats en frottant le peau tatouée avec une toile émeri

On retrouve sur les sites des photos de qualité médiocre, peu reproductibles, floues, et retouchées pour certaines. Dans mon expérience, pire, certains n’hésitent même pas à fournir des faux-documents de pseudo-études pour vanter leur crème (véridique, j’ai les documents).

La composition de ces encres révèle souvent la présence d’agents éclaircissants (comme l’acide kojique…) ou d’acide salicylique (que l’on utilise pour décaper les verrues en dermatologie)… Ainsi, l’effet « éclaircissant » que l’on peut apercevoir sur les photos « après » sur les sites commerciaux n’est pas un effet direct sur le tatouage, mais un éclaircissement de surface de la peau. Comme toute crème appliquée sur la peau, un risque d’allergie de contact à un des ingrédients est possible… Nous avons rapporté il y a quelques années le cas de deux patients qui s’étaient brûlés la peau en voulant se détatouer en usant des crèmes verrucides à base d’acide salicylique. Un autre patient de la littérature s’est lui brûlé en utilisant de l’acide trichloro-acétique disponible en ventre libre à but de détatouage (l’acide trichloro-acétique a été effectivement proposé comme traitement à la fin de années 80).

Kluger N, Koljonen V. Chemical burn and hypertrophic scar due to misuse of a
wart ointment for tattoo removal. Int J Dermatol. 2014 Jan;53(1):e9-11.

Une crème prévue pour dans 10 ans… ?

Et oui, il faut prouver scientifiquement l’efficacité de ces produits. A ma connaissance, aucune des soi-disant crèmes disponibles sur Internet n’a fait l’objet d’aucune étude clinique publiée dans un journal scientifique, ni démontrée une efficacité dans le détatouage.

Mais, rappelez-vous en 2015,… gros buzz d’Alec Falkenham, un PhD canadien, qui affirmait avoir développé une crème de détatouage miraculeuse,… Communiqué de presse sans aucune photo, aucun produit, aucune molécule… on apprenait juste que la crème avait été testée sur des oreilles de porcs (!). Gros emballement sur Internet comme d’habitude, la crème « va sortir » (SIC!).

Alec Falkenham est un vrai chercheur (ci joint sa liste de publication dans pubmed) et il travaille sur les macrophages (ces cellules qui arrivent dans la peau pour tenter de manger les pigments). Son buzz avait donc probablement pour but de lever des fonds ou de trouver une compagnie intéréssée.

Et bien depuis 2015, quoi de neuf? Sans surprise une compagnie pharmaceutique ( nommée Cipher prescription drugs) a acheté les droits sur le produit de Falkenham, dénommé Bisphosphonate Lipsomal Tattoo Removing (BLTR) pour le développer. Il faudra cependant attendre presque 10 ans de tests, d’études et d’autorisations avant de voir cette crème de détatouage sur le marché SI elle confirme son efficacité et son innocuité…

La crème de détatouage, ce n’est pas pour demain, et le laser et la chirurgie ont encore de beaux jours devant eux….

donc rappelez-vous….

Think

 

Pour en savoir plus

Kluger N. The risks of do-it-yourself and over-the-counter devices for tattoo
removal. Int J Dermatol. 2015;54(1):13-8. 

Ouverture d’une consultation médicale spécialisée « tatouage » sur Paris

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D’après le sondage tout récent publié par l’IFOP en partenariat avec le syndicat national des artistes tatoueurs (SNAT), 14% des français arboreraient au moins un tatouage. Ce chiffre est en (légère) augmentation par rapport au sondage IFOP-Ouest France publié en 2010 qui retrouvait un chiffre de 10%. Le succès du tatouage en France est grandissant, à l’image du mondial du tatouage qui attire plus de monde chaque année (30 000 visiteurs en 2017). Ajoutons à cela la couverture médiatique dans les journaux papiers et télévisés, le tatouage restant quand même un marronnier depuis quelques années…

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Alors je dis augmentation « légère » car aux Etats-Unis le dernier chiffre, publié début 2016, monte à presque 30% des américains (!) selon le Harris Poll. Ceci dit 14% des français sont tatoués, je vous laisse faire le calcul en valeur absolue du nombre de français tatoués par extrapolation avec les chiffres de l’INSEE.

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Aux alentours de 2006 – après m’être occupé de mon patient « zéro » (comprendre par: mon « premier » patient tatoué venu en consultation pour un problème dermatologique sur ses tatouages) – j’ai commencé à m’intéresser aux différents problèmes de santé associés aux modifications corporelles, tatouages en tête. Les questions étant qu’avec la popularité grandissante du tatouage depuis le début des années 2000 des tatouages: y aurait-il une augmentation des complications et y aurait-il des nouveaux problèmes en vue ?

Kluger N, Bessis D, Raison-Peyron N, Guillot B. Tatouages permanents: de nouvelles complications au XXIè siècle. Presse Med. 2006 Nov;35(11 Pt 1):1598-600.

Avec l’augmentation du nombre de tatoués, mathématiquement le nombre de clients tatoués avec des problèmes sur un de leurs tatouages a augmenté depuis 2006, sans que l’on puisse donner des chiffres précis. Avec le temps, je me suis mis à recevoir de plus en plus de mails de médecins ou de tatoueurs. S’ajoute une augmentation du nombre de publications dans la littérature médicale. Il est apparu que d’un côté la demande augmentait du côté des personnes tatouées avec des problèmes sur leurs tatouages. Oui, certains clients tatoués en bonne santé sont devenus des patients qui nécessitent comme tout autre patient une consultation médicale. Cependant, les médecins, dermatologues ou non, sont parfois en difficulté pour donner des réponses adéquates aux questions des patients, aussi bien en terme d’explications physiopathologiques, d’attitude diagnostique ou de proposition thérapeutique. De plus, nous, médecins, essayons aussi de comprendre pourquoi certains clients font des réactions allergiques sur tatouage (entre autres). La recherche avance mais lentement. En 2013, une société de recherche a été créé: La European Society on Tattoo and Pigment research (ESTP). Elle a pour but de promouvoir la recherche clinique et fondamentale en association médecins, chercheurs, fabricants d’encres, tatoueurs (si, si) et législateurs ensemble.  J’en suis le vice-président depuis 2013.

En attendant, sur le terrain, les médecins généralistes, les dermatologues, mais aussi des tatoueurs, des patients et d’associations de malades nécessitent une aide spécialisé. Face à cette demande qui semble croissante, il n’existe que peu de consultations spécialisés. A notre connais, il en existe une au Danemark ou une toute récemment ouverte à Amsterdam, aux Pays-bas. Il en existe probablement d’autres en Europe, notamment en Italie. Pour la France, à ma connaissance, il n’existait pas jusqu’à ce jour de consultation spécialisé. Au début des années 2000, les infectiologues de l’hôpital Rothschild à Paris avaient collaboré avec les perceurs surtout.

Nous avons donc décidé cette année d’ouvrir une consultation spécialisée dédiée aux complications sur tatouages permanents à la consultation de dermatologie du service du Pr Descamps de l’hôpital Bichat – Claude Bernard à Paris (46 Rue Henri Huchard, 75018 Paris, ).

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Elle prendra la forme d’une vacation mensuelle, 1 vendredi par mois, durant laquelle les médecins (et possiblement les tatoueurs eux-mêmes) pourront adresser leurs patients avec des complications associées aux tatouages. Le but de cette consultation est bien sur de diagnostiquer et traiter les patients mais également de centraliser les cas et d’essayer de mieux comprendre les raisons pour lesquelles  un individu développe une réaction et pas un autre. En revanche, il ne s’agit en aucun cas d’une consultation pour détatouage (la liste des dermatologues ayant un laser est disponible sur le site du syndicat des dermatologues), ni d’une consultation « conseil » tout venant à n’importe quelle personne en bonne santé qui souhaite se faire tatouer (ou se faire décourager).

Cette consultation sera probablement et certainement amenée à évoluer en fonction de son succès ou non. Nous espérons qu’elle permettra d’aider évidemment les patients mais également de faire avancer notre compréhension des complications sur tatouage pour les prévenir et rendre le tatouage plus sur.

Lien vers le service http://hupnvs.aphp.fr/liste-des-specialites/dermatologie-bichat/

 

Du mythe de l’«allergie» à l’iode

Pas plus tard qu’avant-hier, ce mardi 7 Mars 2017, durant un topo dans le service sur les plaies et cicatrisations,  ne voilà-t-il pas que j’entends (et je lis) sur une slide écrit en rouge, s’il vous plaît, la nécessité de ne pas appliquer le iodosorb chez un patient avec une allergie à l’iode. Le iodosorb est un pansement des laboratoires Smith et Nephew qui comme son nom l’indique, contient de 0,9% d’iode. Ce produit n’est pas à ma connaissance disponible en France. Mais, ce n’est au final pas vraiment le problème. Le problème, c’est la référence explicite à l’« allergie à l’iode ».   Pis durant la réunion, où étaient présents de nombreux dermatologues, internes et infirmières, personne n’a bronché.

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« Le iodosorb peut-il être utilisé chez des patients sensibilisés à l’iode ? Réponse: Non, celà n’est pas recommande »

 

Que des compagnies pharmaceutiques sortent le parachute, bon… mais il est quelque peu dommageable qu’en 2017 le concept d’allergie à l’iode soit encore colporté dans le milieu universitaire…

La croyance en l’allergie à l’iode est responsable de craintes et d’attitudes d’éviction médicamenteuse ou alimentaire inutiles et délétères.

En effet, l’évolution des connaissances a amené à ne plus considérer comme liées à une « allergie à l’iode » les réactions survenant après injections de produits de contraste autant qu’après la prise d’autres médicaments ou la consommation de crustacés.

Une très jolie revue a été publiée en 2015 dans la Presse Médicale [1].

 

Les aliments naturellement riches en iode sont les mollusques, les poissons de mer, les poissons d’eau douce, les algues, suivies… du lait et des produits laitiers et fromagers. Quant à notre sel de table, il est enrichi en iode depuis les années 50 dans le cadre de la politique de santé publique de lutte contre la carence en iode…

Les allergies alimentaires aux poissons, mollusques, ou algues ne sont pas liées à l’iode et les allergènes en causes ont été bien identifiées.

Concernant les réactions médicamenteuses avec des médicaments contenant de l’iode, en aucun cas l’iode n’a été imputée dans aucune réaction aiguë médiée par les IgE ou retardée. Le schéma suivant est insipiré de l’article  de la Presse médicale [1]. Les allergènes précis impliqués dans les réactions aux PCI ne sont pas identifiés , mais les tests allergologiques confirment que l’iode n’est pas responsable.

Allergie a l'iode

Allergie a l’iode

 

 

Messages – clés [1]

  • L’iode n’est pas impliquée dans les réactions aiguës ou retardées pour les médicaments contenant l’iode
  • Une allergie à un produit de contraste iodé n’est pas une contre-indication À l’application de povidone iodée (et réciproquement)
  • Une allergie à un fruit de la mer ou un poisson n’est pas une contre-indication à la prise d’une médicament iodé

 

Référence

Dewachter P, Mouton-Faivre C. Allergie aux médicaments et aliments iodés : la séquence allergénique n’est pas l’iode. PresseMed 2015;44:1136—45.

 

Autres lectures 

Dewachter P, Tréchot P, Mouton-Faivre C. « Allergie à l’iode » : le point sur la question. Revue Francaise d’allergologie et d’immunologie clinique 2005;45:476-488

Amsler E, Autegarden JE, Senet P, Frances C, Soria A. Récidives de toxidermies après nouvelleinjection de produit de contraste iodé chezdes patients allergiques connus. Ann Dermatol Venereol 2016;143:804-807. 

Sémiologie dermatologique (VI): les particularités de la peau sombre

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Peau noire, marron ou sombre ? Peau ethnique

Tout d’abord commençons par une constation: la peau dite « noire » n’existe pas. Il n’existe qu’une grande variation de « marron » au sein de la carnation de la peau qui est dépendante de la quantité de mélanine. Dans la littérature médicale, il est actuellement accepté de parler uniquement de « peau (dite) sombre » (dark skin ou dark skinned individuals) et non plus de peau noire.

La classification de Fitzpatrick des différents phototypes cutanés est une classification des peaux blanches qui ne laissent au peau sombre que 2 phototypes (le V et le VI)

La peau « ethnique » est un terme qui est également apparu dans la littérature médicale. Ce n’est pas un terme parfait, mais il illustre que les facteurs génétiques, environnementaux, comportementaux et socio-économiques sont tous aussi important dans la physiologie de la peau.

Des avantages de la peau sombre

Les avantages sont bien connues: une meilleure tolérance à l’exposition aux ultra-violets avec des coups de soleils et des dermatoses photo-induites exceptionnels et une photo-vieillissement limité, des risques de cancers photo-induits rares et de façon général, un aspect plus jeune des individus âgés.

Le diagnostic sur peau sombre: un challenge diagnostique…

Alors oui les diagnostics de lésions sur peau sombre est un challenge. Il existe des variations dans l’aspect clinique, notamment 4 points principaux

  • L’absence d’érythème (rougeur)
  • Des modifications pigmentaires plus sévère et prolongées
  • La survenue d’hyper ou d’hypopigmentation post-inflammatoire
  • Les maladie de la dépigmentation

S’ajoutent à cela 2 autres aspects

  • Il existe effectivement des dermatoses propres à la peau sombre (dermatosis papulosis nigra, ainhum,…)
  • Les soins locaux et les pratiques culturelles peuvent influencer les lésions, comme par exemple l’alopécie de traction liée aux tresses ou la dépigmentation volontaire

 

Un diagnostic plus difficile, certes, mais pas impossible

L’érythème

  • Tout d’abord il faut savoir que même si l’érythème n’est moins visible, il le reste tout de même, notamment sur les zones moins sombres comme les paumes et les plantes ou si le patient présente une hypochromie
  • L’érythème n’est pas rouge mais devient violacé ou ardoisé dans certaines maladies comme le psoriasis ou une érythrodermie
  • Il apparait grisâtre en cas de maladie touchant l’épidémie comme un lichen ou un pitiriasis rosé…
  • Mais surtout la reconnaissance d’un érythème n’est en rien nécessaire pour tous les diagnostics. Le terrain, la topographie des lésions et les autres lésions cutanées sont autant d’indication pour passer un diagnostic d’acné, d’érysipèle, de zona ou d’érythème noueux…

Le purpura et le livedo

  • Malheureusement pas grand chose à faire pour le livedo et le purpura qui restent difficilement identifiables par eux-mêmes

L’hyperpigmentation

  • L’hyperpigmentation sur peau sombre peut survenir au cours de n’importe quelle dermatose, d’autant plus que la dermatose est chronique.
  • Il existe 3 pathologies pour lesquelles l’hyperpigmentation reste assez caractéristiques: l’acné, le lichen plan et le prurigo
  • Si elle n’est pas un signe utile à but diagnostique, elle n’est reste pas moins la principale cause de consultation chez les patients !

L’hypopigmentation

  • L’hypopigmentation et la dépigmentation sont en revanche des signes importants qui ouvrent la porte à de nombreux diagnostics comme le vitigo, la lèpre, la sarcoïdose etc.

 

 

Il est fondamental de se souvenir qu’en consultation dans les pays développés en Europe, les principaux motifs de consultations des patients avec une peau sombre sont identiques à ceux des patients avec une peau blanche: acné; eczéma, psoriasis ou mycose…  les consultations pour des dermatoses spécifiques restent somme toute rare.

 

Pour en savoir plus

Mahé A. Dermatologie sur peau noire. Editions Doin

 

Les dermatoses chroniques et les stratégies d’adaptation

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La peau joue un rôle fondamental dans nos rapports avec l’extérieur, tout particulièrement avec l’autre, dans la structuration de notre psychisme et dans la genèse des comportements psychopathologiques [1]. La peau détermine notre apparence. Cette dernière est devenue fondamentale de nos jours dans une société où les critères de beauté, véhiculées par la mode et les média, incluent – entre autres – une carnation parfaite. Elle influence considérablement la perception de notre image auprès des autres, notre communication sociale et notre sexualité [2].

Au-delà de l’inconfort physique et de la gêne occasionnés par certaines d’entre elles, les dermatoses chroniques peuvent influer directement sur la vie personnelle et sociale d’un individu : émotions négatives (honte, embarras, anxiété…) ; perte de confiance en soi, sentiment d’infériorité, de discrimination, de stigmatisation… Par ailleurs, les facteurs psychologiques peuvent être en soi des facteurs déclencheurs/aggravants de poussées de la maladie à travers des mécanismes psychosomatiques entrainant un véritable cercle vicieux [3].

 

Les stratégies d’adaptation 

Vivre avec une dermatose chronique implique toute une série de mesures d’adaptation pour rééquilibrer sa vie. Il s’agit du « coping » (littéralement les stratégies de « débrouillage ») [4]

Porter et al [5] ont ainsi défini 3 stratégies d’adaptation sur une série de patients

La maitrise active (active mastery, 20% des sujets) : les patients sont conscients de leur maladie et essayent de comprendre leur maladie avec ainsi moins d’embarras.

L’acceptance passive (passive acceptance, 40% des sujets) : les patients acceptent leur maladie mais l’ignorent totalement. Ces sujets ne sont pas particulièrement gênés par leur maladie et de ce fait ne le cachent pas spécifiquement (vêtements, maquillage).

L’absence d’adaptation  (poor adjustment, 40% des sujets) : les patients n’arrivent pas « à se faire à leur maladie », à l’accepter, si bien qu’il s’en suit de nombreuses manœuvres de protection (retrait de la vie sociale, nombreux d’efforts de camouflage) et un retentissement psychique important.

Ces mesures d’adaptation sont directement corrélées au niveau d’estime de soi. Cette dernière est importante dans la gestion par le patient du vitiligo. Il est clair que les personnes avec une estime de soi importante sont plus aptes à gérer les effets de ce handicap physique. Cela s’observe au sein des groupes cités précédemment. De plus, en comparaison au psoriasis, les patients avec un vitiligo ont un meilleur ajustement, cela se reflétant par des réponses sociales et un inconfort physique moins important que dans le psoriasis [5].

Plus récemment, deux stratégies ont été identifiées sur une toute petite série de 7 patientes avec un vitiligo. Ces stratégies peuvent varier dans le temps, selon le contexte et les évènements intercurrents [6].

La stratégie comportementale (behavioural strategies) est marquée par l’évitement des situations, ce qui a un effet bénéfique à court terme mais résulte en une limitation des activités.

La stratégie cognitive (cognitive strategies) vise à modifier la manière dont les patients eux-mêmes perçoivent le fait qu’ils soient différents et leur interprétation du comportement des autres. Cette dernière aboutit à une acceptation de la différence au long cours de la situation mais au prix d’un travail quotidien.

Enfin, le rôle de l’autre est également non négligeable. En effet, la discrimination et la perception de la stigmatisation ont un effet direct sur l’ajustement [4].

 

Références

  1. Hautmann G, Panconesi E. Vitiligo : a psychologically influenced and influencing disease. Clin Dermatol 1997; 15: 879-90
  2. Porter J. The psychological effects of vitiligo: response to impaired appearance. In: Hann SK, Nordlund JJ, eds. Vitiligo: a monograph on the basic and clinical science. Blackwell Science, Oxford, 2000: 97-100
  3. Picardi A, Abeni D. Stressful life events and skin diseases: disentangling evidence from myth. Psychother Psychosom 2001; 70:118-136
  4. Ongenae K, Beelaert L, van Geel N, Naeyaert JM. Psychosocial effects of vitiligo. J Eur Acad Dermatol Venereol 2006;20:1-8
  5. Porter JR, Beuh AH, Lerner AB, Nordlund JJ. Psychosocial effect of vitiligo: a comparison of vitiligo patients with normal subjects, with psoriasis patients, and with patients with other pigmentary disorders. J Am Acad Dermatol 1986; 15:220-224
  6. Thompson AR, Kent G, Smith JA. Living with vitiligo: dealing with difference. Br J Health Psychol 2002;7:213-225

 

Ce texte est extrait d’un article publié dans Images en dermatologie en 2008: Kluger N. Retentissement psychosocial du vitiligo et des autres dépigmentations cutanées. Images en Dermatologie 2008;1(3):106-109.

Hematidrosis misdiagnosed as religious stigmata: demystifying an old Guinness world record case

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Hematidrosis (haematidrosis, hematohidrosis, or simply sweats of blood) is a rare condition that deserves to be known by clinicians in order to avoid unwarranted exams, to reassure the patient and family members and lastly avoid wrong interpretations as it may mislead pious individuals. Cases of hematidrosis are rare, but been recorded during the XIXth and the XXth century [1].  The number of reported cases has increased due to a better recognition [2-6]. Some case of the past have most likely been misinterpreted as religious stigmata, with potential consequences on the patient’s psyche and keep alive a form of public fantasy on this intriguing phenomenon as illustrated by numerous books on that topic [7]. In this respect, I wish to revisit a case of “religious stigmata” reported 40 years ago that was most likely a case of hematidrosis [8].

In 1974, an unusual case of “stigmata” in an otherwise healthy 10-year-old Afro-American Baptist girl was reported in the Archives of General Psychiatry [8]. In fact, Cloretta Robinson, is still considered to be the first case of “non-Catholic” stigmatic according to the Guinness world record [9].

Briefly, she developed episodes of bleeding of the palms and feet mainly, but also of the forehead and the right thorax, 3 weeks prior to Easter Sunday.  Bleeding episodes were spontaneous, transient, on normal skin, lasted a few minutes, without any feelings of ecstasy or rapture and stopped after Good Friday. Laboratory findings were unremarkable. No cytology was performed on the dried blood. Lack of any underlying lesions and various witnesses during the bleeding ruled out self-inflicted lesions. Transient limited auditory hallucinations were reported, but no psychotic or neurotic disease was diagnosed. The girl displayed a high religiosity, but had no knowledge of the stigmata phenomenon or St Francis of Assisi before the beginning of the symptoms.  The final diagnosis was “a psychological induced bleeding (…) during a time of intense religious preoccupation”. The girl never developed any new recurrent episode after the Good Friday of the year 1972. The next Easter was uneventful.

The diagnosis made by Early & Lifschutz was close to the reality, and their clinical description matched perfectly the diagnosis of “hematidrosis” [1-6]. Interestingly the authors used unconsciously the term “wet blood” in their description. Hematidrosis is usually triggered by an intense emotional stress such as fear of death or a violent trauma (rape attempt, witness of abduction or of the murder of someone…). No such stress was found here. However, before the episode, the girl had read a religious book and watched a television movie, both about the Christ’s crucifixion. Both had deeply involved her emotionally [8]. Besides, during one appointment with the physician, she drew pictures of St Francis of Assisi from a book she had brought with her [8]. The authors did not mention how did she get such book, but one can assume that an adult may have made a link between her symptoms and St Francis of Assisi and given her a book about him. As a consequence, she identified with him. Overall, such factors added to the proximity of Easter Sunday and a strong personal and familial religiosity may have precipitated a form of stress which would have triggered hematidrosis. It appears then understandable that the “evocative” bleeding localization, in a context of religiosity, may have easily misled devotes into wrong interpretations.

This case illustrates that nowadays cases of “stigmata” can be explained in the light of modern medicine.  “Spontaneous” does not mean necessarily “miraculous”, even in a pious environment.

References

  1. Zubige FT. The Crucifixion of Jesus, Completely Revised and Expanded: A Forensic Inquiry. New York, NY : M. Evans and Company, Inc. 2005
  2. Holoubek JE, Holoubek AB. Blood, sweat and fear. « A classification of hematidrosis ». J Med 1996;27:115-133.
  3. Kluger N, Cribier B. Stigmata: From Saint-Francis of Assisi to idiopathic haematidrosis. Ann Dermatol Venereol 2013;140:771-7.
  4. Manonukul J, Wisuthsarewong W, Chantorn R, Vongirad A, Omeapinyan P. Hematidrosis: a pathologic process or stigmata. A case report with comprehensive histopathologic and immunoperoxidase studies. Am J Dermatopathol. 2008;30:135-139.
  5. Uber M, Robl R, Abagge KT, et al. Hematohidrosis: insights in the pathophysiology. Int J Dermatol 2015;54:e542-3.
  6. http://biomedicales.blogs.sciencesetavenir.fr/tag/stigmates [accessed 12.12.2016]
  7. Harrisson T. Stigmata: A Medieval Mystery in a Modern Age. Penguin books, 1993.
  8. Early LF, Lifschutz JE. A case of stigmata. Arch Gen Psychiatry 1974;30:197-200.
  9. First known stigmata. http://www.guinnessworldrecords.com/world-records/first-known-stigmata [accessed 24.10.2016]

L’homme qui déclenchait les scanners à l’aéroport

Depuis quelques années, surtout dans les aéroports américains, l’utilisation des scanners corps entier à ondes millimétriques lors du contrôle aux portes s’est généralisé.

Un homme de la cinquantaine habitué à voyager 2 fois par semaine dans tous les Etats-Unis pour son travail se voit devoir subir une fouille au corps (le fameux « pat down ») après que le scanner indique un signal sur sa jambe gauche. Et puis, le même scénario va reproduire pour une vingtaine de vol où quasi-systématique le même signal indique à la sécurité de faire une fouille.

Au final, le patient finit par examiner sa jambe et note une lésion nodulaire différente des autres qu’il va montrer à un dermatologue. La lésion est suspecte, retirée et analysée. Il s’agit bien d’un mélanome, une tumeur maligne, épaisse de 1,2 cm. Une fois le mélanome pris en charge et complètement retiré. Les 40 vols suivants se sont passés sans jamais déclenché le scanner.

Mayer JE, Adams BB. Nodular melanoma serendipitously detected by airport full body scanners. Dermatology. 2015;230(1):16-7

Lien vers l’article en accès gratuit

Un second cas similaire a été rapporté cette année chez un britannique, qui finalement à eu la chance d’aller aux Etats-Unis. Le scanner a détecté un signal suspect dans le dos. Les membres de la sécurité ont eu la présence d’esprti de regarder le dos du voyageur et lui ont conseiller de prendre contact avec un médecin à son retour. Un mélanome très épais de plus de 2 cm a été retiré.

Caine P, Javed MU, Karoo RO. A desmoplastic melanoma detected by an airport security scanner. J Plast Reconstr Aesthet Surg. 2016 Jun;69(6):874-6.

Il semble donc que les scanners corps entier des aéroports puissent avoir un intérêt dans le dépistage de lésions suspectes, au moins assez épaisses…

Le signe de la boite d’allumettes

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C’est une patiente de la cinquantaine qui se présente en urgence pour un problème sévère qui a débuté il y a un mois. Certes, elle accumule plusieurs maladies chroniques actuellement contrôlées par soit par son traitement quotidien lourd  ou bien par un régime d’éviction adapté. Pourtant il y a un mois tout a commencé. Un moment précis. Elle peut même vous donner le jour du début des symptômes. Son mari n’a rien lui, pour le moment.

Elle s’est présentée la veille au dispensaire de dépistage des maladies vénériennes. L’interne n’a rien trouvé. Elle les a pourtant cherchés. Alors, par fatigue devant cette patiente demandeuse peut-être, parce qu’elle est débordée en-bas au dépistage des IST surement ou parce qu’elle en avait juste marre, elle me l’adresse le lendemain, sans me prévenir, aux urgences dermatologiques, pour un bilan de son prurit. Apparemment, d’après la lettre, je ferais si besoin, une biopsie, des bilans sanguins et puis je pourrais analyser les échantillons que la patiente a identifié elle-même.

Alors la voilà, elle s’est présentée en fin de journée; elle a un prurit semble t-il. Je note effectivement des micro-papules excoriées, sur le visage (quelques lésions sur les joues et les oreilles), l’abdomen (un peu plus) et puis les cuisses et les jambes. Rien dans le dos ou les zones inaccessibles. Les lésions sont très superficielles, même pas un prurigo. Une maladie auto-immune certainement pas.

Et puis il y a ce discours, très clair.  Elle se dit être envahi par des parasites responsable de lésions cutanées qu’elle m’exhibe. Et puis voilà qu’elle me montre dans ses petites boîtes en plastique ou dans ses pots, scotchés ou non,  les parasites qu’elle s’est trouvée sur la peau.  Elle les a retiré elle-même.

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Et puis il y a de nos jours le téléphone portable. Des dizaines de photos qu’elle me fait défiler. Des photos floues, dignes de l’affiche « I want to believe » dans le bureau de Fox Mulder. Des points noirs, des formes oblongues, des morceaux jaunes…. La patiente veut un traitement interne anti-parasitaire. Elle a déjà essayé Nix (un anti-parasitaire local utilisé dans la gale) ca a marché un peu, mais cela ne suffit pas et puis elle veut savoir quoi faire dans la maison. Elle veut tout changer, tout lessiver, tout bruler. Elle veut que je fasse analyser ces prélèvements comme promis et que je fasse un prélèvement, elle veut qu’on lui donne une aiguille pour chercher elle-même les parasites.

J’essaye de lui parler, de lui expliquer. Impossible. Elle admet qu’elle est stressée, mais impossible d’aller plus loin. Je l’examine brièvement aucun symptôme autre. Il n’y pas de doute. Le diagnostic ne nécessite aucun examen complémentaire. Parasitophobie, ou plutôt, délire d’infestation parasitaire (ou syndrome d’Ekbom pour ceux qui aiment les éponyme, syndrome des morgellons pour être plus moderne). La consultation se passe mal. Elle s’énerve. Je hausse le ton. Je parle de psychiatre (erreur fatale). Elle ne veut pas voir de psychiatre; elle n’est pas folle. J’essaye de lui expliquer que ces symptômes sont liées à des problèmes de ‘nerfs de le peau’ pour justifier mon traitement (pimozide; olanzapine, je ne sais pas encore). Trop tard. Elle finit par accepter un traitement local à base de dermocorticoides et de topiques mentholés. De bonne grâce, on prend ses pots pour les analyser. Je préviens l’anapath.

Je souhaite la revoir dans 1 semaine avec son mari pour discuter, pour lui expliquer. Mais, non, son mari ne viendra pas. « Il a peur qu’on lui trouve quelque chose » me dit-elle. Est- ce la vérité ?  si oui, je crains  un début de folie à deux et de délire partagée. J’insiste. On verra bien si elle revient. En  attendant j’écris le code F40.2 sur son dossier (le code de la parasitophobie), si elle ne revient pas me voir, le diagnostic permettra d’éviter un nomadisme médical.

 

Le délire d’infestation parasitaire

Il s’agit d’un délire psychotique hypochondriaque. Il survient classiquement chez les personnes d’âge mûr après un épisode parasitophobique marquant. Le terme de parasitophobie est mauvais car il ne s’agit d’une peur panique, mais bien d’une forme de psychose délirante. L’exhibition des spécimens, qui ne sont que des débris organiques ou non, dans des petites boîtes est classique. C’est le « match box sign » des anglo-saxons (le signe de la boîte d’allumettes). Avec l’évolution des nouvelles technologies, le signe du téléphone portable est un autre signe comme dans le cas de la patiente précédente. Ce délire est extrêmement invalidant comme chacun peut l’imaginer avec un retentissement sur la vie professionnelle, personnelles et toutes les activités sociales. Dans le milieu fermé du couple, un véritable risque de contagion est possible chez le partenaire. Les patients sont à la recherche d’un moyen drastique d’éradiquer les parasites (nettoyage de fond en comble de la maison, vêtements brûlés, meubles vendus…). Les patients sont demandeurs d’examens complémentaires. Il faut se garde de faire des prélèvements ce qui pourraient aggraver et enkyster le problème . Tout au plus prendre les boîtes que les patients veulent montrer. Un scanner cérébral peut se discuter pour éliminer des anomalies cérébrales. Le traitement est basé sur une consultation calme et l’écoute du patient et la (tentative de) proposition d’un traitement pharmacologique à base de neuroleptique, le plus dur étant de convaincre le patient de prendre ce traitement. L’observance et le suivi restent difficiles.

 

La fish-thérapie en 2016, dangereuse ou non ?

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La climatothérapie consiste en l’utilisation des ressources naturelles (air, eau, humidité, pression barométrique, lumière) comme alternatives thérapeutiques pour diverses maladies.

L’ichtyothérapie

Certains patients, désespérés par l’évolution chronique de leurs dermatoses, l’absence de traitement curatif, le besoin d’appliquer divers topiques quotidiennement et enfin la nécessité parfois de traitements systémiques lourds, se tournent vers des alternatives naturelles. L’ichthyothérapie (ou pour le grand public la fish thérapie) connait un développement florissant depuis quelques années.

L’ichthyothérapie combine l’exposition à une eau thermale et à des poissons de la famille des Cyprinidés. Les vertus thérapeutiques de ces poissons, notamment du Garra rufa, leur a valu le surnom de « Doctor Fish » (« le Poisson docteur »). Ces dernières années, le grand public et les médias ont relayés ce phénomène qui est arrivé en France aux alentours de 2010.

L’ichthyothérapie trouve son origine dans une source thermale située à près de Kangal (Turquie), à 500 km à l’est d’Ankara. L’eau y jailli à 35-37 C et est légèrement alcaline (pH 7,2) avec une eau caractérisée par un taux élevé de sélénium (1,3 mg/L).

Ozçelik S, et al. Kangal hot spring with fish and psoriasis treatment. J Dermatol. 2000;27:386-90.

Cependant, l’élément crucial de la source de Kangal n’est pas tant la composition en éléments de la source mais la présence de deux poissons, de la famille des Cyprinidés,  omnivores, se nourrissant de zoo- et de phytoplanctons, dont le fameux  Garra rua.  Ces poissons ne sont intéressés principalement que par la peau lésée et épaisse et négligent la peau saine  Les premières piscines ont été construites à Kangal dans les années 1900 et finalement ouverte au public en 1963.

Kazandjieva J, et al. Climatotherapy of psoriasis. Clin Dermatol. 2008;26:477-85.

Les premières études sur ces poissons et leur potentiel rôle thérapeutique dans les dermatoses chroniques datent du début des années 80 dans la littérature médicale turque. Ce n’est que dans les années 90 que ces petits poissons font leur apparition dans la littérature internationale dans le prestigieux Lancet

Kürkçüoğlu N, et al. Psoriasis and the doctor fish. Lancet. 1989;2:1394.                                                Undar L, et al. « Doctor fish » and psoriasis. Lancet. 1990;335:470-1.

Cependant, on est sceptique sur l’efficacité réelle de cette thérapie dans le psoriasis.

Warwick D, et al. The doctor fish – a cure for psoriasis? Lancet 1989;334:1093-94.

 

Très peu d’études et de qualité médiocre dans la littérature

Au-delà des bénéfices allégués directement par les patients, il n’existe que très peu d’études sur les bénéfices réels de l’ichthyothérapie. Ces études sont non seulement rares, mais également limitées par leurs biais méthodologiques. Il n’y a que deux études à notre connaissance.

La première étude a été publiée en 2000. Il s’agissait d’une étude prospective observationnelle non contrôlée ayant eu lieu à Kangal sur 97 patients avec un psoriasis. Les patients étaient libres du choix de la durée des bains. Dans l’étude, les patients séjournaient en moyenne une dizaine de jours et prenaient des bains pendant en moyenne 7h/jour (!) en compagnie des poissons. On observait nettement une amélioration du psoriasis au cours du séjour. Bien sur, cette étude présente des limites méthodologiques (étude non contrôlée, patients perdu de vue après la période d’observation, pas de notion de la prise d’émolients ou d’autres topiques…). De plus, plusieurs explications peuvent être données pour expliquer l’amélioration du psoriasis: meilleure pénétration des UV après nettoyage des squames par Garra rufa ; exposition aux UV en altitude ; effet psychique bénéfique du fait de l’amélioration de visu des plaques pour le patient; effet « jacuzzi » relaxant ; effet relaxant massant lié aux poissons qui grignotent la peau ; rôle du sélénium, qui pénétrerait dans le derme et exercerait un effet anti-mitotique…

Ozçelik S, et al. Kangal hot spring with fish and psoriasis treatment. J Dermatol. 2000;27:386-90.

Une autre étude, rétrospective et non contrôlée, réalisée en Autriche, combinait des bains individuels de 2h en compagnie du poisson, suivi d’une exposition aux UVA dans une cabine solaire commerciale 3 à 5 minutes (!), et l’application d’émollients après la séance. Cependant, cette étude, publiée dans un obscur journal de médecine alternative, souffre de biais importants (absence de groupe contrôle, UVA sans poisson)  utilisation d’une cabine solaire commerciale, sans dosimétrie d’exposition aux UV). Les curieux pourront aller lire cet article en accès libre…

Grassberger M, et al. Ichthyotherapy as alternative treatment for patients with psoriasis: a pilot study. Evid Based Complement Alternat Med 2006;3:483-8.

 

Quels sont les risques liés à l’ichthyothérapie ?

Devant l’efflorescence de « fish spas » et autres centres esthétiques ayant développé ce créneau, la question des risques, principalement infectieux, a été soulevée par les autorités de santé.

Les risques encourus comprennent le risque de transmission d’infection du poisson à l’homme, mais aussi de l’eau à l’homme et enfin entre clients. Les risques infectieux liées à l’exposition aquatique sont déjà connus dans les douches collectives, piscines et autres jacuzzis (mycose, folliculite bactérienne …). Au début des années 90,  la question de la transmission du VIH ou des hépatites via les poissons avait été soulevé . Récemment, le risque de transmission de l’infection rétrovirale a été remis au gout du jour par les autorités de santé britannique en 2011.

http://www.dailymail.co.uk/health/article-2050342/Fish-pedicures-foot-spas-spread-HIV-hepatitis-C.html

Sur le site gov.uk, Health spa pedicures: preventing infections

Cependant, il faut savoir garder raison et ce n’est probablement pas le VIH ou l’hépatite qui menacent les clients. En revanche, le risque bactérien est possible. Quelques cas d’infection cutanée bactérienne à staphylocoque ont été rapportée après fish thérapie récemment.

Veraldi S, et al. Staphylococcus aureus infection of the feet following fish pedicure. Infection. 2014;42(5):925-6.

De plus, des vétérinaires slovaques ont retrouvé dans lors d’une épidémie de décès dans une ferme à garra rufa une infection à Aeromonas cobra. Ce germe peut être responsable d’infections sévères chez l’homme en cas d’immunodépression sous-jacente.

Majtán J, et al. Mortality of therapeutic fish Garra rufa caused by Aeromonas sobria. Asian Pac J Trop Biomed. 2012;2(2):85-7.

Enfin, une étude publiée en 2015 par des néerlandais et ayant porté sur l’analyse de l’eau de 24 fish spas dans le pays retrouvaient dans des taux variables divers germes possiblement pathogènes pour l’homme (Aeromonas spp., Vibrio spp.,Pseudomonas aeruginosa,  mycobacteries environnementales type M. fortuitum, M.conceptionense, M. abscessus and M. chelonae).

Schets FM, et al. The microbiological quality of water in fish spas with Garra rufa fish, the
Netherlands, October to November 2012. Euro Surveill. 2015;20(19):2-8

 

Alors la fish-thérapie en 2016, oui ou non ?

Actuellement, l’ichthyothérapie en tant que thérapie contre le psoriasis n’est pratiquée qu’à Kangal… et comme nous l’avons vu les patients doivent rester des heures dans le bassin, et des journées sur place pour voir une amélioration ! Il semble illusoire d’espérer un effet bénéfique d’une fisch-thérapie pendant 20 minutes

Dans les pays occidentaux, elle n’est proposé que dans un but de relaxation et/ou de pédicurie. En France, il n’est pas possible de faire de propriétés thérapeutiques du Garra rufa un argument marketing pour les patients avec un psoriasis ou d’autres dermatoses chroniques.

De l’avis des auteurs néerlandais, les risques infectieux sont faibles pour les clients en bonne santé et qui ont une peau indemne de lésions. En revanche, il semble logique de déconseiller cette thérapie aux clients qui auraient une immunodépression sous-jacente.

Schets FM, et al. The microbiological quality of water in fish spas with Garra rufa fish, the
Netherlands, October to November 2012. Euro Surveill. 2015;20(19):2-8

En l’absence de législation claire, le protocole sanitaire établi comprend le recueil des antécédents notamment dermatologiques, un examen des pieds à la recherche plaie ou de lésion dermatologique et une désinfection des pieds avant la séance*. La qualité de l’eau doit bien sur être constamment contrôlée, de même que l’état de santé des poissons. Enfin, il convient que les aquariums contenant les poissons soient individualisés et d’éviter les bassins de groupe.

*pour avoir expérimenté à titre personnel la fisc-thérapie en spa, personne ne m’a jamais demandé ni mes antécédents, ni examiné mes pieds avant de tremper mes pieds

Extrait et modifié de Kluger N, Tessas I. Ichtyothérapie dans le psoriasis. Images en dermatologie 2013;6(1): 31-33.