Le détatouage par destruction chimique: Le retour d’une méthode du XIXème siècle…

 

Dans un billet précédent, nous avions abordé le problème des crèmes de détouage, disponibles sur internet et qui sont au mieux toxiques pour le porte-monnaie, au pire responsable d’allergies de contact et parfois de brûlures chimiques.

Dans ce billet, nous allons aborder le problème de certaines techniques de détatouage du XIXème siècle qui connaissent un véritable revival depuis le début des années 2000. La destruction chimique ainsi que la mobilisation dans le derme des «particules colorées» sont en vogue à la fin du XIXème siècle. Un grand nombre de procédés a été publié, tous entrainant la « nécrose des tissus colorés » avec un modus operandi commun puisqu’il s’agit d’introduire avec des aiguilles à travers l’épiderme (donc de tatouer !) différents produits caustiques comme le « bioxalate de potasse » dans la méthode du Dr Jullien, « une solution de chlorure de zinc à 30 pour 40 d’eau » dans la méthode du Dr Brault (1901) ou 20% de sel ordinaire dissous dans de l’acide oxalique chez le Dr Martin (1900)… Le Dr Brunet, a développé lui une méthode qui « fait tomber l’épiderme par un vésicatoire à l’ammoniaque puis passe à plusieurs reprises le nitrate d’argent sur les lignes du tatouage ».

Les conséquences de ces méthodes sont imaginables : une « inflammation », une « escarrification des parties tatouées » ou une « nécrose » tissulaire suivi d’un processus cicatriciel de plus ou moins bonne qualité.

Bruno C. Tatoués, qui êtes-vous…? Editions de Feynerolles, Bruxelles, 1974

Kluger N. Le détatouage à l’aube du XXè siècle. Ann Dermatol Venereol 2010 Aug-Sep;137(8-9):582-4. 

 

La méthode du Dr Variot (1888)

La méthode de destruction chimique la plus connue reste probablement celle du Dr Variot. Gaston Variot est un pédiatre plus connu pour ses travaux dans le domaine de la puériculture, mais il a également travaillé sur les tatouages à l’époque où il exerçait à l’infirmerie centrale des prisons de Paris. Il publie en 1888 un procédé « assez simple et assez précis », bien toléré et sans complication. Il s’agit d’appliquer sur la peau tatouée une solution concentrée de tannin ; puis à l’aide d’un jeu d’aiguilles de faire des piqûres serrées sur toute la surface de peau à décolorer, introduisant ainsi le tannin dans le derme (où se trouve le tatouage). Dans un seconde temps, il passe fortement un crayon de nitrate d’argent. Très rapidement, le tatouage devient noir avec formation chimique de tannate d’argent. D’après Variot, le procédé est peu douloureux, suivie d’une réaction inflammatoire modérée et transitoire puis du développement « d’eschare mince, très adhérente » qui « se détache spontanément » au bout de deux semaines environ. Le résultat esthétique est bon selon Variot. Ce dernier a testé sur des prisonniers de la Santé. Cependant, Variot décrit n’être « arrivé à appliquer ce procédé si commode qu’après bien des tâtonnements » et il n’est pas possible de savoir combien d’échecs et de complications sont survenues avant que Variot ne trouve la bonne méthode. On apprend cependant que les tatouages à « l’acide acétique » et à « l’oxalate acide de potasse, avec une solution concentrée de nitrate d’argent au dixième ou vingtième » sont mal tolérés, douloureux et responsables d’ « eschares trop superficiels ».

Variot G. Nouveau procédé de destruction des tatouages. Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris 1888; 11: 480-483.

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Gaston Variot, fondateur de la puériculture, et aussi inventeur de la méthode éponyme de détatouage

L’e-raze®, skinial®, magicpen® etc… ou comment faire du neuf avec du vieux…

Depuis une dizaine d’années, des compagnies, surfant sur le boom du marché du détatouage, ont « redécouvert » ces méthodes et se sont mis à développer des procédés de destruction/extraction chimique à l’image de celle du Dr Variot, à savoir l’injection de divers produits dans le derme pour stimuler une réaction et l’explusion des encres. A ma connaissance, la première a été l’e-raze® (dévoloppée par Rejuvi Laboratory en Calfornie) qui a même fait l’objet d’une publication par son auteur en 2001.

http:/www.e-raze.com

Cheng W. A non-laser method to reverse permanent makeup and tattoos. Cosmet Dermatol 2001;14:47–50.

Depuis d’autres produits , avec par exemple l’injection d’acide lactique dans la peau, ont été développé, comme par exemple skinial, qui semble-t-il est disponible en France.

http://fr.skinial.com ; http://fr.skinial.com/resultats-avant-et-apres/

Alors pour les résultats avant – après, comme vous le voyez il y a bien une réaction escharotique nécrotique après injection du produit. On retrouve les classiques photos de qualité médiocre, surexposées et non reproductibles.

Mention spéciale pour ces deux produits/ le magic pen et le tatt2away… car ces deux procédés concurrents ont pour origine le même produit !

https://medicaldevices-bg.com/therapy-devices/magic-pen/

http://tatt2away.com

Et comme toujours, pour toutes ces techniques, il n’existe aucune publication scientifique sur l ‘efficacité ou l’innocuité de ces produits dans le détatouage, que ce soit seuls ou dans des études les comparant à un traitement standard par laser de détatouage.

 

Est-ce que ça marche au final ou pas ?

Il ne fait pas de doute que cette technique marche. Il s’agit d’une technique d’escarrification de l’épiderme et du derme tatoué qui aboutit à l’expulsion des pigments. Les vraies questions sont: quelle est leur efficacité réelle et quels sont les risques pour le client ?

Il ne faut pas oublier que quand Variot et d’autres développent ces techniques, ils n’ont rien d’autre. De plus, nous n’avons pas vraiment d’images des résultats finaux et de l’acceptabilité esthétique des résultats. On imagine bien qu’à l’époque les patients détatoués accepteraient plus facilement une cicatrice en l’absence d’alternative. Enfin n’oublions pas que les tatouages que traitent Variot n’ont rien à voir avec les tatouages professionnels actuels ! Il s’agit de tatouages de prisonniers, de tatouages amateurs faits sans dermographe … et qui, d’ailleurs, partent habituellement pose peu de problèmes par laser. De plus, comme le mentionnent aussi bien Variot au XIXème siècle que l’inventeur de l’e-raze, le traitement a des bons résultats avec des « mains expérimentées » ! Bref on peut imaginer que cette technique peut peut être avoir une place dans de petits tatouages amateurs (genre mort aux vaches !) mais pour un tatouage professionnel étendu, je doute…

De plus, plusieurs cas de complications cicatricielles ont été décrites dans le littérature suite à l’usage de l’e-raze.

Veysey E, Downs AMR. Adverse side-effects following attempted removal of tattoos using a non-laser method. Br J Dermatol 2004; 150: 770–771.

Snelling A, Ball E, Adams T. Full thickness skin loss following chemical tattoo removal. Burns. 2006;32:387-388.  

Un cas de complication cicatricielle après usage d’un produit à base d’acide lactique pour détatouage a déjà été rapporté en 2015

Wollina U. Depigmentation and hypertrophic scars after application of a fluid lactic acid tattoo eraser. Wien Med Wochenschr. 2015 May;165(9-10):195-8.

 

Quel est la qualification officielle de ces produits ?

Il s’agit la du vrai problème. Honnêtement, je n’en sais rien. Ces procédés ne sont pas des médicaments, mais ils sont utilisés pour corriger les tatouages. S’agit-il de dispositifs médicaux et, dans ce cas, il y a un cahier des charges à respecter. Qui donnent les autorisations d’utilisation de ces produits et dans quelle indication ? Qui doit pratiquer ?est-ce au tatoueur (après lui sait tatouer, mais n’est pas médecin) ? à l’esthéticienne ? au médecin seul de disposer de ces produits (après tout ces techniques sont d’authentiques traitements développés par des médecins) ?

http://ansm.sante.fr/Produits-de-sante/Dispositifs-medicaux

De la même façon qu’une législation est cours pour les tatouages, il est temps pour le législateur de s’interesser à ce problème et de réguler ces produits, qui au final doivent respecter le même cahier des charges que les encres de tatouage, puisqu’il s’agit d’un tatouage de produits chimiques dans le derme.

Comme St Thomas d’Aquin, je ne crois que ce que je vois. Je ne saurais que conseiller d’en rester aux méthodes « traditionnelles » de détatouage, dans l’attente de preuves d’efficacité de ces produits et au risque de garder des cicatrices post-traitement.

 

Conflits d’interêt: pour être clair, je ne pratique aucun acte de détatouage à ce jour qu’il soit chirurgical ou par laser

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